jeudi 30 janvier 2014

1 - Définition de la zemblanité (zemblanity) et ses références dans le roman Armadillo de William Boyd

Définition : 

Le don de faire à dessein des découvertes attendues
 malheureuses, malchanceuses

Le contraire de la sérendipité qui est de faire des découvertes heureuses par hasard


Edition Le Seuil
Collection Point
Le mot zemblanité (zemblanity) a été inventé par l'écrivain britannique William Boyd dans son roman "Armadillo" (1) ("Armadillo" peut se traduire littéralement comme "Petit homme armé") paru en 1998 (2005 en France).

Il s'agit de la faculté de faire exprès des découvertes attendues malheureuses, malchanceuses.

La zemblanité est définie comme le contraire de la sérendipité. Comme la sérendipité tire son nom de l'île de Serendip, aujourd'hui le Sri Lanka, la zemblanité tire son nom de la Nouvelle Zemble (2), une île comme Serendip mais qu'on peut considérer comme son exact opposé à de nombreux points de vue, notamment climatiques, culturels et environnementaux.

Pour filer la métaphore de William Boyd, on peut dire que la zemblanité est "aux antipodes" de la sérendipité.

Le terme de zemblanité apparaît deux fois dans le roman. 

Une première fois dans "Le Livre de la Transfiguration" numéro 389 (chapitre 12). 
Le héros, Lorimer Black, appelle ainsi l'ensemble des textes de ses pensées intimes, ses espoirs et ses désirs.

Voici le texte :
"389, Sérendipité. De Serendip, un nom antique de Ceylan, aujourd'hui le Sri Lanka. Un mot fabriqué par Horace Walpole qui l'inventa sur la base d'un conte populaire dont les héros ne cessaient de découvrir des choses qu'ils ne cherchaient pas. Ergo : sérendipité, le don de faire par hasard des découvertes heureuses."
''Alors quel est donc l'opposé de Serendip, une terre du sud, une terre d'épices et de chaleur, de verdure luxuriante et de colibris, baignée par la mer, arrosée de soleil ? Pensez à un autre monde, loin au nord, stérile, pris dans les glaces, un monde de silex et de pierre. Appelez-le Zembla. Ergo : "zemblanité", le contraire de sérendipité, le don de faire à dessein des découvertes malheureuses, malchanceuses. Sérendipité et "zemblanité" : les deux pôles de l'axe autour duquel nous tournons."

Au monde "loin au nord, stérile, pris dans les glaces, un monde de silex et de pierre", on pourrait ajouter, pour renforcer le concept, une île, d'expérimentations nucléaires, qui en garde les stigmates : la contamination, les radiations, les déchets sur la terre et dans la mer.

Une deuxième fois, dans le chapitre 13 (p. 241 de la collection Points du Seuil) : 

"C'est une pure coïncidence, une pure méchante coïncidence, si Helvoir-Jayne habite chez moi monsieur Hogg."     

''Il aurait voulu lui parler de la "zemblanité", lui expliquer que cela était un parfait exemple de sa sinistre influence sur une vie ...''
     
William Boyd donne ici un exemple du concept de zemblanité en utilisant les mauvaises fréquentations ou rencontres qui entraînent, de façon attendue, des découvertes et situations malheureuses, malchanceuses.

Édition Penguin book
Le texte original en Anglais (Édition Penguin book 1998, réédition 2009 ) :

389. Serendipity. From Serendip, a former name of Ceylon, now Sri Lanka. A word coined by Horace Walpol, who had invented it based on a folktale, whose heroes were always making discoveries of things they were not in quest of. Ergo : serendipity, the faculty of making happy and unexpected discoveries by accident.
So what is the opposite of Serendip, a southern land of spice and warmth, lust greenery and humming birds, sea-washed, sun-basted ?
Think of another world in far north, barren, ice-bound, cold, a world of flint and stone. Call it Zembla. Ergo : zemblanity, the opposite of serendipity, the faculty of making unhappy, unlucky and expected discovery by desing. Serendipity and zemblanity : the twin poles of the axis arround which we resolve.
The book of transfiguration

Je donne le texte original en Anglais pour couper court à toute extension du concept qui serait justifiée par une mauvaise traduction. La traduction de la version française est proche de la version originale mais il manque la traduction de "expected" qui signifie "attendu".

Donc la traduction complète serait :

Le don de faire à dessein des découvertes attendues
 malheureuses, malchanceuses

Mais des dérives du sens de zemblanité lui retirent tout son caractère et le transforment en terme fourre-tout, ou chacun ajoute ce qui sert à sa démonstration, son message idéologique...
En effet, il traîne sur Internet des articles qui ajoutent : "qui n'apportent rien de nouveau", "sert à définir les actions vaines, telles que les inventions d’objets déjà existants ou inutiles"...

Ceci n'a rien a voir avec la définition de William Boyd.
Et cela est répété à qui mieux mieux par des rédacteurs qui n'ont pas lu le livre, ni en Français, ni en Anglais et encore moins l'ouvrage de Simon Hertnon : "From Afterwit to Zemblanity".

Les ouvrages et les contributions en langue anglaise respectent la définition de William Boyd et sa cohérence ce qui n'est hélas pas le cas en langue française. La sérendipité avait subit le même sort avec Alain Peyrefitte.

Une découverte malheureuse est toujours nouvelle pour celui qui est dans la zemblanité. Par exemple, la bombe atomique fut une nouveauté, une découverte, même si le concept d'engin de mort n'est pas nouveau. Les autres "découvertes", "attendues", "malheureuses" se sont succédées, en particulier l'horreur absolue avec les centaines de milliers de morts, hommes, femmes et enfants à Hiroshima et Nagasaki, les cancers, la pollution pour des décennies, les sommes énormes englouties pour développer et construire ces engins de mort  ...

Il est aussi curieux de voir aussi écrit un tel illogisme : une "découverte" qui n'apporte "rien de nouveau".
Même en mal, une chose "qui n'apporte rien de nouveau" ne peut pas être qualifiée de ... "découverte" !

La confusion peut venir aussi du mot "expected" qui veut dire "attendu" et qui n'est pas traduit dans la version française. Que la découverte soit "attendue" n'en reste pas moins une découverte et une chose nouvelle. Si la découverte est "attendue" cela signifie seulement qu'elle sera "malheureuse", "malchanceuse", mais tant qu'elle n'arrive pas, on ignore sous quelle forme elle va apparaître, d’où la notion de "découverte".
William Boyd précise le sens de la zemblanité en donnant l'exemple des mauvaises fréquentations.
Les mauvaises fréquentations vont entraîner des découvertes malheureuses, malchanceuses et qui seront donc "nouvelles", et apporteront donc quelque chose de "nouveau" !
William Boyd a parfaitement précisé les limites de l'antonymie qui gardent bien sûr le principe des découvertes et de la nouveauté aussi bien dans la sérendipité que dans la zemblanité.
Quand au qualificatif de "vaines" c'est une notion qui n'a pas sa place. En effet, la zemblanité c'est le  malheur et non pas une espèce de neutralité.
Si l'on veut inventer un nouveau concept, on invente un autre mot !

Je veux aussi insister sur le fait que la création du concept de zemblanité, ainsi que sa définition, ont été extrêmement précises et visiblement longuement pensées et pesées par William Boyd. Son oeuvre prouve sa culture et sa recherche philosophique.

Ce terme enrichit la pensée humaine ... ses dérives l'appauvrissent !


(1) Éditeur : Seuil (2005) Collection : Points, ISBN-10 : 2020372290 ISBN-13 : 978-2020372299
(2) Nouvelle-Zemble est la traduction du nom russe Novaïa Zemlia qui signifie nouvelle terre